9/11 – Comment l’Amérique a changé


LinesC’est la revanche des cow-boys du ciel: une tour du World Trade Center domine à nouveau le sud de Manhattan. Les spécialistes du mécano géant s’y activent à 200 mètres du sol (pour l’instant…) voltigeant entre les tiges d’acier pour ajuster au millimètre et riveter le squelette de l’édifice. Damon Winter est allé photographier pour le NYT Magazine ces ouvriers intrépides.

A l’approche du dixième anniversaire des attentats, les journalistes américains reviennent de manière souvent critique sur la décennie écoulée. On se souvient du ton martial qui a dominé le paysage médiatique dans les années qui ont suivi. A l’heure d’écrire l’Histoire, les commentateurs mettent aussi en avant les excès d’une réaction belliqueuse, les concessions sécuritaires à la défense des libertés civiles, les problèmes de santé qui atteignent les volontaires, pompiers et secouristes qui ont travaillé sur le site, et les conséquences de l’événement sur la culture américaine. Une partie de l’activité éditoriale de la semaine à venir devrait être consacré aux cérémonies et à l’histoire. Lorsque vous parcourez les documents proposés, gardez à l’esprit que vous pouvez vous référer à l’excellent travail des journalistes du New York Magazine, qui ont réalisé l’Encyclopédie du 11 septembre. Pour en comprendre la substance, allez consulter à la lettre i: « Irony, the end of ». Mais voilà déjà quelques jalons:

La défense et la sécurité

« Les historiens désigneront le 11 septembre comme l’acte terroriste le plus destructeur jamais connu jusqu’ici. Mais il n’y a pas de doute qu’ils qualifieront aussi la décennie américaine qui suivit de pire surréaction de l’histoire ». Le journaliste spécialiste des questions internationales H.D.S Greenway juge sévérement dans le NYT la militarisation des relations internationales des Etats-Unis. De là à penser que ce billet reflète l’opinion générale, ça serait beaucoup dire…

Un des aspects peu connus de cette réponse, ce sont les opérations secrêtes menées par le Joint Special Operations Command. D’une petite unité d’élite activée en cas de prise d’otage à l’étranger, le JSOC vu sa taille décupler après 2001, et jouit d’une discrétion qu’envierait même la CIA. Le Washington Post dresse le tableau de cette organisation dont les Navy Seals, qui ont mené l’opération contre Ossama Ben Laden, ne forment qu’une petite excroissance.

Depuis 2001, cette organisation a tué des dizaines de membres d’Al Qaïda (notamment en dirigeant des drones), mis des prisonniers à l’ombre à l’étranger, mené des cyber-attaques (contre des sites jihadistes en 2008) et s’introduit secrètement dans des pays avec lesquels les Etats-Unis ne sont même pas en guerre (notamment le Mexique). Top Secret America’: A look at the military’s Joint Special Operations Command, par Dana Priest et William M. Arkin, Washington Post, 2 septembre 2011.

Dans la série que le Washington Post consacre à la décennie, on peut aussi signaler l’article consacré aux guerre sans fin dans lesquelles s’est lancée l’Amérique. Il analyse la perception du Pentagone, celle de se retrouver dans une période de conflit continu grâce à l’accessibilité des armes et aux nouvelles technologies. Le Post en examine les conséquences sociales et politique de cette vision du monde.

A lire également:

La justice

The Atlantic publie une série de trois articles sur la justice en période de terreur. « Quand les politologues et les juristes parlent de l’impact du 11 septembre, ils se cantonnent souvent à des considérations abstraites, comme si les mécanismes constitutionnels en place se déclenchaient les uns après les autres dans la foulée d’événements extérieurs. Mais rien de ce qui a poussé sur les gravats du Pentagone et des tours n’était constitutionnellement inévitable. Tous les choix politiques que les Etats-Unis ont fait, toutes les stratégies légales ont été choisies par des homes et des femmes, créatures faillibles, et dans la plupart des cas mises au défi comme elles ne l’avaient jamais été dans leur vie professionnelle ».  De cette réflexion première résulte une série de minuscules portrait des acteurs qui représentent le mieux un système judiciaire aux abois. Des prisons secrètes de Bush aux excès dont le FBI s’est rendu coupable sous le Patriot Act, c’est le portrait sans concession d’une justice souvent à la dérive.

Les témoignages

Grâce au courage et à la ténacité de nombreux reporters et photographes, new-yorkais pour l’essentiel, qui ont emboité le pas des sauveteurs, se jetant dans le feu et la poussière pour raconter le Jour de terreur, les documents sur le 11 septembre ne manquent pas. Regardé en direct à la télévision par près d’un milliards de personne, l’événement a aussi donné lieu à de très nombreux comptes-rendus, images et analyses dont certains encore disponibles en archives. C’est le cas du gigantesque dossier du New York Times, une référence.

Désormais, c’est à travers le regard de témoins directs que l’on perçoit le mieux l’impact de l’événement. Le Newseum, le musée de l’info de Washington, met à disposition le témoignage de familles des victimes, sauveteurs et journalistes qui ont visité le musée et racconté leur 11 septembre. Ces vidéos font partie d’une vaste exposition que l’on peut visiter au musée, à deux pas du Capitole.

USA Today a aussi suivi le destin de 20 américains dans les 10 dernières années. On y apprend la douleur d’un orphelin, le premier rendez-vous d’une veuve, les restes d’un fils perdu retrouvés des années après le drame, quelque chose à enterrer, enfin. La résilience, au quotidien.

Les livres témoignages des proches des victimes ou des personnes qui ont vécu l’énénement de près sont très nombreux également. Le New York Daily News en a sélectionné trois.

A lire également:

Les victimes collatérales

Ils ne sont pas invités officiellement lors des cérémonies du dixième anniversaire: les 50 000 first responders, sauveteurs, pompiers, policiers, ouvriers et volontaires qui ont participé aux opérations de sauvetage et de déblaiement dans les ruines du World Trade Center se sentent les oubliés d’une cérémonie que le maire Michael Bloomberg a destiné « aux familles, en mémoire des victimes ». Pourtant, ces first responders payent un lourd tribu à la convalescence de Manhattan. Amiante, PCB, mercure, etc: la toxicité de la poussière qu’ils ont respirée, certains pendant des semaines, pratiquement sans protection, est avérée. Des centaines sont déjà morts, d’autres subissent au quotidien des problèmes digestifs et respiratoires. Le cancer, sous différentes formes, est surreprésenté dans cette population, selon une étude récemment publiée dans The Lancet. Mais il est exclu du système d’indémnisation des first responders récemment adopté par le Congrès. Sur le site d’ABC News, les explications de Courtney Hutchison.

A lire également:

Retombées psychologiques

Les retombées psychologiques sur les témoins et les survivants sont aussi importantes. Charles B. Strozier, Professeur au John Jay College de la City University of New York, et psychoanalyste, était sur le point de se rendre à son bureau pour recevoir ses patients quand il a vu les tours tomber. Dans les jours qui suivent, il se fait un devoir de recueillir les témoignages et d’étudier les retombées de l’événements. Until the Fires Stopped Burning: 9/11 and New York City in the Words and Experiences of Survivors and Witnesses, son ouvrage tiré de l’étude, sort ces jours en librairie. Lire l’interview de l’auteur dans le Crime Report.

A lire également

La culture

« Aujourd’hui, il est de plus en plus évident que le 11 Septembre n’a pas provoqué de séisme artistique », écrit Michiko Kakutani dans le New York Times. L’auteur cite de nombreux artistes ayant travaillé autour des attentats (de Neil Young à Bruce Springsteen). D’autres ont organisé des événements (concerts de charité au Madison Square Garden, Festival du Film de Tribecca) qui ont contribué à revitaliser une Manhattan meurtrie. Il y a eu du théâtre, des sculptures, des films, des romans. Aux yeux du journaliste, pour convaincantes qu’elles soient, aucune de ces oeuvres n’a l’ampleur d’un « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola à propos du Viet Nam ou d’un « Underworld », le roman de DonDelillo à propos de la Guerre Froide, qui lui permettrait de définir son époque. Peut-être parce que l’Amérique est imunisée contre les chocs violents; peut-être parce que le 11 septembre n’a pas modifié le mode de vie des Américains dans la plus grande partie du pays; peut-être aussi parce que la matière qui a donné lieu aux ouvrages les plus aboutis, c’est encore la réalité des faits bruts, explique en substance l’auteur. Outdone By Reality (Surpassés par la réalité), par Michiko Kakutani, New York Times, 1 septembre 2011.

A lire également: 

La religion

S’il est un domaine où le 11 septembre a eu un impact important sur la vie des Américains, c’est bien le religieux. Le Belief Blog, sur cnn.com, définit « Quatre changements dans la manière dont les américains envisagent la religion ». Les attentats auraient démontré une vulnérabilité que les Américains ne se connaissaient pas. Il en ressort que pour beaucoup, c’est une autre vision de l’Amérique, plus humble et solidaire d’autres nations, qui émerge. Après le 11 septembre, l’Islam, largement ignoré de la plupart des Américains, est l’objet de nombreux ouvrages qui deviennent des best seller. La brusque montée de l’intolérance signe le retour d’une association plus étroite entre l’Amérique et le christianisme. Mais il s’instaure aussi, par ailleurs un dialogue interreligieux inconnu jusque-là. Enfin, « les athées sont sortis du placard » après que l’athéisme ait longtemps été considéré comme un tabou.

Eux/nous

Et pour terminer, cette question existentielle: The Week s’interroge sur la dimension universelle de l’événement. Alors que l’administration Obama (comme celle qui l’a précédé) incite les Américains à considérer les attentats comme une attaque de l’Islam radical contre l’entier du monde libre, pour d’autres cette vision « universaliste » détourne les commémorations de l’hommage qui est du aux victimes.

Photo: Site du World Trade Center en reconstruction, janvier 2011, loé
Publicités

Commentaires fermés sur 9/11 – Comment l’Amérique a changé

Classé dans Milestone

Les commentaires sont fermés.