Occupy Wall Street vers l’hiver américain


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Deux mois et demi après les premières décharges d’adrénaline dans Zuccotti Park, petite cavité arborisée proche de l’hypophyse du système financier mondial (ici, précisément), « Occupy Wall Street » a transformé le discours public et l’agenda médiatique. Les spasmes de la Bourse, la crise de la dette européenne, le procès du médecin de Michael Jackson ou même la perspective de l’élection présidentielle n’ont pas complètement couvert les cris des « 99% ». Une agitation à laquelle les Etats-Unis n’étaient plus habitués.

Après l’éruption New Yorkaise de la mi-septembre, le mouvement s’est étendu. Les principales villes du pays y ont leur part (la carte, établie par Mother Jones). De nombreux camps ont été évacués par la police fin novembre  (Los AngelesPhiladelphie, New York). A New Haven, une cinquantaine de tentes restent dressées en face du campus de l’Université Yale. A Boston, un juge a statué en faveur du mouvement local (le campement a finalement été évacué le 10 décembre).

Bien qu’inédit par sa diffusion géographique, le mouvement reste relativement modeste: les plus grandes manifestations New Yorkaises, héritières assumées des « printemps arabes », sont loin de rassembler les foules de la place Tahrir, ou même des grands rassemblements syndicaux en France, par exemple, et l’essentiel des mouvements estampillés OWS se font à quelques centaines, voire quelques milliers de personnes.

Le mouvement que ses porte-parole déclarent « sans leader » a pris soin d’être relativement peu disert sur ses revendications. « Nous ne sommes pas pressés », m’a dit un manifestant rencontré sur le Green de New Haven (Connecticut): « On a mis 250 ans à foutre le bordel, ça ne va pas se réparer d’un claquement de doigts ». « Occupy Wall Street » fonctionne par Assemblée générale (Le site de celle de New York), un réseau social qui vise à gérer le quotidien du mouvement, à formaliser ses décisions, et du moins en théorie, à transformer ce vaste dessein pointilliste en réseau organisé. L’éditorial du No 2 de l’Occupied Wall Street Journal, paru début octobre, s’intitulait « Pas de liste de revendication » et concluait: « Ce n’est pas à Washington de nous donner ce que nous voulons, c’est à nous. Nous n’allons nulle part, nous sommes là ».

Cette position de retrait tranche avec celle adoptée par le mouvement du Tea-Party en 2009. Le mouvement ultraconservateur avait vite compté des membres qui ont fait pression sur les conservateurs traditionnels, en promettant de convoiter des sièges démocrates mais aussi républicains. Certains y sont parvenus, et c’est en partie ce qui a donné un coup de jeune (et de conservatisme) à la Chambre des représentants en 2010.

Enfin, « Occupy Wall Street » coïncide avec une crise institutionnelle à Washington, orchestrée autour de la dette des Etats-Unis, qui a paralysé le Congrès durant l’automne, jusqu’à l’échec récent du Super Comité chargé de présenter un plan de réduction du déficit. Ce qui a renforcé l’écoute dont ont bénéficié, par contraste, les démonstrations de rue.

C’est, pour l’heure, le principal acquis du mouvement: avoir forcé l’intérêt des médias, et, dans une certaine mesure, le débat politique, à s’orrienter sur des questions qui, pour ne pas être nouvelles, étaient reléguées au second plan ou sous-estimées. Au-delà du mauvais état de l’économie et d’un taux de chômage élevé (environ 9%), l’écart entre les plus riches et le reste de la population (symbolisé par le slogan: « We are the 99%« ) apparait une conséquence de politiques publiques concrètes peu remises en cause jusqu’alors. De fait, pendant 10 ans, le débat public essentiellement tourné vers la sécurité, a très vite changé de direction après les cérémonies consacrées aux 10 ans des attentats du 11 septembre, largement perçues, au-delà de l’hommage aux victimes, comme une occasion de tourner la page sur la décennie.

A lire: 

1. Economie: pour une taxe Robin Hood?

Chômage important, saisies immobilières et difficultés d’accès aux soins d’un coté, profits détaxés, salaires mirobolants et sauvetage des banques avec de l’argent public de l’autre: le système financier est le coeur de cible des manifestants. On pourra lire Cinq « cibles » du mouvement et cinq manières de calculer le taux de chômage, par le Christian Science Monitor. Le Los Angeles Times, pour sa part, résume dans un récent éditorial les cinq problèmes qu’il croit pouvoir déduire de la « rage » qui motive les manifestants. Plus globalement, ces préoccupations ce sont aussi matérialisées dans manifestations anti-consuméristes,  lors du « Black Friday », le jour qui suit Thanksgiving pendant lequel les Américains ont généralement congé. Consacrée au lancement des achats de Noël, cette journée s’est transformée en véritable frénésie qui a débuté cette année plus tôt que jamais, c’est à dire à minuit dans certains chaines de magasins, qui ont donc largement privé leurs employés d’un Thanksgiving en famille. Plus généralement, c’est l’écart croissant entre les salaires des cadres de Wall Street et tous les autres qui motivent des propositions comme l’instauration d’une taxe sur les transaction financière, souvent surnommée Taxe Robin des Bois (Robin Hood), plutôt que Taxe Tobin.

2. Education: faut-il rééchelonner la dette des étudiants?

Après que l’automne conservateur ait été largement consacré à diaboliser la dette (de l’Etat), il était assez logique de voir la colossale dette des étudiants faire les gros titres. En effet, les écolages continuent à augmenter, dans un contexte ou il est incertain de trouver du travail au sortir des universités. Au total, la dette des étudiants va dépasser cette année le billion de dollars, soit plus que la dette que les Américains ont sur leurs cartes de crédit.

Le 26 octobre, Barack Obama a annoncé qu’il allégerait les conditions de remboursement des prêts fédéraux, dans une action symbolique qu’il a prise en se passant de l’approbation du Congrès (en livrant un Executive Order). Cette décision est issue d’une des premières pétitions traitées via « We the People« , le site de pétition en ligne mis en place par la Maison Blanche. Une chercheuse de Columbia relativise l’ampleur des difficultés liées aux prêts étudiants. D’autres voix s’élèvent pourtant pour une solution plus radicale d’effacement de la dette.

3. Démocratie: Citizen United et le rôle des lobbys en politique

En 2010, après un long enchaînement d’événements juridiques qui remonte à l’autorisation de montrer « Fahrenheit 9/11 » en pleine campagne présidentielle 2004, la Cour Suprême statue en faveur d’un groupe d’intérêt conservateur, « Citizen United, contre la Commission des Elections. Le groupe demande, sur la base de l’autorisation donnée plus tôt à « Fahrenheit 9/11 »  l’autorisation de faire de la publicité pour la diffusion d’un documentaire critique à propos de Hillary Clinton pendant la campagne de 2008. Au final, dans une décision controversée à 5 contre 4, les juges ont donné raison à Citizen United, renversant l’interprétation précédente des textes concernés (et du Premier Amendement). L’arrêt donne aux corporations (entreprises et groupes d’intérêts) un accès inédit aux financement (pratiquement sans limite) de campagnes politiques. La controverse tient au fait que les entreprises se voient reconnaitre la liberté d’opinion et d’activité politique garantie aux Américains par le Premier Amendement. Dans les manifestations, la préoccupation à ce sujet se manifeste par des slogans tels que « Les entreprises ne sont pas des personnes », ou encore « Je porte  ce panneau car je ne peux pas m’acheter mon propre politicien ».

Références:

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