Cinque et les révoltés de l’Amistad


Les circonstances et moi avons décidé que New Haven, Connecticut, était la meilleure place du théâtre America: abordable, avec vue, proche du bar et des issues de secours. Il s’est déroulé dans cette petite ville de la Côte Est quelques faits, historiques ou anecdotiques, dont j’espère qu’ils puissent éclairer l’un ou l’autre aspect de la campagne électorale.  Voici les petites histoires de la ville des ormes. 

Joseph Cinque est né en Afrique de l’ouest vers 1814 et y mourut autour de 1879. Entre 1839 et 1842, il fut à l’origine, à New Haven, de l’une des affaires les plus extraordinaires du combat naissant pour les droits civiques des afro-américains, notamment relaté dans le film de Steven Spielberg Amistad (1997).

Enlevé en 1839 et déporté à Cuba, Cinque est vendu à des commerçants espagnols qui comptent contourner l’interdiction de l’importation d’esclaves aux Etats-Unis. Embarqué sur l’Amistad, Cinque parvient à se détacher puis à libérer les autres prisonniers. Armés de machettes servant à la récolte de canne à sucre, ils prennent le contrôle du navire. Deux Africains et des Espagnols sont tués.

Après avoir erré en mer plusieurs mois, l’Amistad est arraisonné par un Revenue Cutter (l’ancêtre des garde-côtes) près de Long Island. Arrêtés, les Africains sont accusés de mutinerie et de meurtre, puis enfermés à New Haven. Il s’en suit un long processus judiciaire, l’Espagne, les commerçants, et les douaniers se disputant la propriété du navire, des hommes et des marchandises.

Alors que l’abolitionnisme gagne du terrain en Nouvelle-Angleterre, il naît à New Haven un mouvement de sympathie à l’égard des Africains de l’Amistad. En 1840, en appel, une cour fédérale reconnait (notamment suite à l’intervention britannique, en contentieux avec l’Espagne au sujet du trafic d’esclaves) que les Africains ont été enlevés illégalement. L’utilisation de la force pour retrouver leur liberté était donc légitime. Ils sont libérés

En 1841, une fois cette décision confirmée par la Cour Suprême, le groupe qui soutient les Africains récolte les fonds nécessaires à l’organisation du retour des survivants. En 1842, après avoir été hébergés pendant quelques mois dans le village de Farmington (Ct), ils peuvent retourner en Afrique.

Monument Amistad - New HavenLe musée de la ville de New Haven consacre une salle à cette histoire: on peut y voir les documents qui attestent de la mobilisation des abolitionnistes: recherche de fond, étude des langues des captifs, stratégie juridique, interventions publiques, hébergement: les efforts se sont déployés sur de nombreux fronts. Le musée expose aussi le portrait de Joseph Cinque, peint par Nathaniel Jocelyn. Il s’agit de l’un des premiers portraits d’Africain réalisé par un peintre américain. (Wikipedia)

Un monument à la mémoire des révoltés de l’Amistad (photo ci-contre – loé) est posé devant la mairie de New Haven, non loin du bâtiment qui a abrité l’office de leur principal défenseur local Roger Sherman Baldwin (qui sera rejoint, lorsque le cas atteindra la Cour Suprême, par l’ancien président John Quincy Adams).

En 2000, une réplique de l’Amistad, le Freedom Schooner Amistad, a été construite avec des techniques d’époque par des artisans de Mystic (Ct). Amarré dans la baie de New Haven pendant quelques années, il a servi des missions d’éducation. Actuellement ancré à Mystic, il ne semble plus ouvert aux visiteurs. Le Mystic Seaport avait auparavant abrité pendant 4 jours le tournage du film de Spielberg, pour figurer l’anse de New Haven.

En 2012, le concept de race reste très présent dans la sphère publique aux Etats-Unis, contrairement à ce qu’on peut observer en Europe. En raison de dispositifs de discrimination positive (afirmative action), il est fréquent que l’administration, les sondeurs et les responsables des recensements demandent aux répondants de se déterminer sur leur race et leur ethnicity (les chiffres ainsi obtenus servant notamment à la répartition de subventions).

Le mérite de cette pratique est de pouvoir mettre en évidence que malgré la fin de l’esclavage, puis de la ségrégation, la couleur de peau reste un enjeu complexe dont l’usage politique est souvent masqué derrière d’autres considérations. Regardez cette carte du New York Times qui colore toute l’Amérique grâce aux données du recensement. Elle montre que l’habitat est fortement tributaire de la question raciale (mais la situation s’améliore, note cet article de The Roots).  Le marché du travail l’est aussi: sur cette autre infographie, on voit que le taux de chômage est différencié selon l’âge, le sexe, le niveau de formation, la couleur de peau et l’appartenance ethnique. Enfin, cette récente enquête de ProPublica et du Washington Post montre que le pardon présidentiel a lui aussi une couleur…

Durant cette campagne, Newt Gingrich a fait scandale en déclarant que les noirs devraient réclamer des salaires plutôt que de se contenter de tickets alimentaires. Alors que la tempête qui s’en est suivi était surtout centrée sur le language en politique, d’autres débats plus concrets ressurgissent régulièrement. Prochainement, la Cour Suprême doit notamment se prononcer sur l’avenir de la discrimination positive dans les universités.

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