Automatic for the people


Le 17 mars, New Haven a connu son premier homicide de l’année 2012. Il y en a eu 34 en 2011, pour 150 000 habitants. La ville retenait son souffle alors qu’elle avait connu deux mois consécutifs sans meurtre, et une baisse significative des crimes violents. Dans le sud de la Nouvelle-Angleterre, la législation pour encadrer la possession d’armes à feu est légèrement plus sévère qu’ailleurs aux USA. Mais les armes (et la violence qui leur est associée) restent une composante importante de la vie sociale. De la conquête de l’ouest à l’industrialisation, la sacro-sainte pétoire a construit l’Amérique. Il faut se promener à New Haven pour s’en rendre compte (de préférence, de jour).

Démarrons dans Grove Street Cemetery. Cet immense cimetière proche du centre-ville abrite les tombes des personnages les plus prestigieux de la ville. Par exemple, Roger Shermann, premier maire de New Haven (1784-1793), et un des pères fondateurs des Etats-Unis: il a signé la Déclaration d’Indépendance et la Constitution, les articles de la Confédération et l’Association. Non loin de sa tombe reposent notamment les inventeurs Charles Goodyear (oui, comme les pneus) et… Eli Whitney.

Peu d’hommes ont marqué l’Amérique de leur empreinte comme Eli Whitney. Inventeur prolifique, il a transformé une première fois les Etats-Unis, par le Sud: inventeur en 1793 de la Cotton Gin, la machine à égrainer le coton, il a démontré qu’il pouvait réaliser en une heure le travail d’un jour de plusieurs ouvriers. La culture du coton connait presque immédiatement un boum faramineux. Et, qu’Eli Whitney l’ait voulu ou non, l’esclavage, institution alors en déclin en raison de la difficulté de retirer des profits de l’agriculture, reprend de la vigueur et ne sera aboli qu’un siècle plus tard.

La machine d’Eli Whitney, qu’il prévoyait de fournir gratuitement contre une part des profits retirés, aurait pu lui rapporter des millions de dollars. Mais, piraté et copié, il sera pourtant forcé de courir les tribunaux pour récupérer un peu d’argent. 10 ans plus tard, à 39 ans, au bord de la ruine, il revient à New Haven.

Ses relations et sa réputation lui permettent de jouer un nouveau coup: il réussit à persuader le gouvernement américain qu’il peut fabriquer dix-milles mousquets en trois ans à un prix défiant toute concurrence. C’est qu’il a décidé d’appliquer aux armes à feu le système qu’il a imaginé: il compte faire en sorte qu’un fusil soit composé de pièces très précisément conçues, à fin d’être interchangeables. D’autre part, il veut pouvoir remplacer le travail manuel complexe par une machine (mue par la force de l’eau) qui permettrait à un ouvrier dépourvu de connaissances préalables de produire les pièces standardisées: avec les premières fraises, c’est la naissance du système américain de manufacture.

Installée au pied d’East Rock, entre l’actuel lac Whitney et l’actuelle Avenue Whitney, l’usine Whitney est aujourd’hui un musée à la gloire de son fondateur. Elle a construit des Colt, puis, en 1880, a été vendue par les héritiers de Whitney à la Winchester Reapeating Arms Company, fondée vingt ans plus tôt quand Oliver Winchester a racheté la Volcanic firearms company alors en faillite.

L’histoire des armes à feu à New Haven n’est donc pas finie, et de loin. Le site de Winchester, au nord de Grove Cemetery, sera en activité jusqu’en 2006 (la compagnie d’origine avait cependant fait faillite dans les années 1930). Il a façonné pendant plus d’un siècle la vie à New Haven. L’usine a aussi contribué de manière déterminante, par de nombreuses innovations (magasin, culasse, je vous passe les détails), au succès des Winchester, de la conquête de l’Ouest à la Deuxième Guerre mondiale. Elle a aussi fabriqué les fameux Browning.

Le fils du fondateur, William Winchester, mourut prématurément, après avoir perdu son enfant. L’épouse et mère éplorée, femme excentrique parlant quatre langues, issue de la bonne société de New Haven, tombe dans une profonde dépression. Elle consulte un médium de Boston, qui lui indique que ses tourments sont causés par les esprits des cow-boys et des Indiens tués par des Winchester. Elle quitte alors New Haven et part s’installer sur la côte ouest. On peut aujourd’hui visiter sa maison, à San Jose, Californie.

Il subsiste à New Haven un immense quartier historique, composé de bâtiments industriels, de commerces et d’habitations dont la plupart ont été construits dans différents styles par le même architecte, pour le compte de la Winchester. Une partie abrite le Science Park, un incubateur d’entreprises de Yale. L’habitat est encore utilisé aujourd’hui. Une partie des ateliers sont en ruines, ou en voie de réhabilitation.

L’ensemble, qui borde Winchester Avenue, constitue un témoignage préservé et cohérent de l’histoire industrielle du nord des Etats-Unis. Il reste à ma connaissance relativement peu de signes de la présence de la marque Winchester à New Haven, aujourd’hui fabriquée sous licence par un groupe belge. Cette enseigne figure à l’entrée d’un bâtiment en cours de reconstruction. Apparemment, elle pourrait bientôt disparaitre.

En 2012, les Texans ont beau faire des réserves d’armes à feu en prévision d’un serrage de vis, comme ils l’avaient fait avant l’élection de 2008: aucun progrès sérieux n’est en vue dans le contrôle des armes. Après la fusillade de Tucson qui a fait six morts en janvier 2011, et failli coûter la vie à la représentante Gabrielle Guifford, le débat public s’est focalisé sur la rhétorique violente qui prévaut dans certains milieux politiques. Des tentatives pour mieux appliquer les lois existantes ou les renforcer ont été nombreuses, mais elles ont fait long feu. Et, contrairement à l’ivresse au volant, qui est punie lorsqu’elle est découverte même en l’absence d’accident, le port d’armes, dans les quelques cas ou il est prohibé, ne semble pas poursuivi: « no harm, no foul ».

Ni la tragédie de Tucson, ni les récentes fusillades dans des écoles et universités ne semblent avoir provoqué de débat public majeur sur la question du port d’armes. Au contraire, certains Etats reviennent en arrière: la Virginie, qui avait limité le nombre d’armes achetables à une par mois, vient d’abroger cette règle, rouvrant son « Iron Pipeline » vers New York: la Virginie a été longtemps, et pourrait donc redevenir, l’Etat d’origine d’une bonne partie des armes illégales en circulation à New York.

Un jour ordinaire aux Etats-Unis, les armes à feu tuent 80 personnes et en blessent 300 autres.

A lire:

Illustration: Page mode du New York Times Magazine du 20 mars 2011, présentant les nouveaux modèles d’armes de poing pour sac à main.
Photo: Winchester Avenue, New Haven, par loé.
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