Le Green, des Black Panthers à Occupy Wall Street


New Haven GreenLe 10 avril 2012 à midi, après six mois d’occupation du Green par le mouvement Occupy Wall Street, la police de New Haven a commencé l’évacuation ordonnée par la Ville. Le temps d’arracher une tente et d’arrêter deux manifestants, et c’est un sursis judiciaire qui mettait provisoirement fin à l’opération. (L’avocat de quelques occupants fait le point de la situation sur son blog) Un peu plus tôt, trois des membres du collectif vaguement cagoulés et affublés du nom de petits animaux annonçaient vouloir passer dans la clandestinité « pour poursuivre le mouvement », lors d’un épisode qui pourrait inspirer les frères Cohen.

Avoir passé l’hiver sur le Green fait toutefois du groupe de New Haven l’un des plus tenaces d’Occupy Wall Street. Il a reçu un soutien continu d’une partie de la population de New Haven qui a fourni matériel et vivres aux campeurs. Le Green, lui, haut lieu de la vie politique de Nouvelle-Angleterre depuis près de 400 ans, en avait vu d’autres.

Ce grand parc rectangulaire de 65000 mètres carrés dont les contours datent de 1638 est l’ère centrale de ce qui constituait, lors de sa planification, la ville de New Haven: huit quartiers d’égale dimension disposés autour d’un pré commun. Au nord du Green s’étend le campus de l’Université Yale. Au sud, le petit quartier administratif et commercial de la ville: une banque, la mairie, et un tribunal fédéral. Entre les deux, de tout temps, une intense activité sociale, commerciale et politique, comme en attestent les Chroniques du Green de New Haven (1851) dont un exemplaire se trouve à la bibliothèque publique jouxtant le Green.

Les dimensions du parc, qui n’ont pas changé depuis sa création (Quinnipiac, avant de devenir New Haven en 1640, ne comptait que 800 habitants), sont l’expression de la foi des puritains: certains que le retour du Christ passerait par là, ils voulaient pouvoir accueillir à l’aise les quelque 140 000 âmes qui seraient épargnées à cette occasion.

Passons sur les débats théologiques des pilgrim débarqués du May Flower. Ne nous arrêtons pas non plus sur les procès des révoltés de l’Amistad, qui se tinrent, comme on l’a déjà rappelé ici, dans les tribunaux qui bordent le Green. Réglons plutôt la DeLorean* sur 1970.

Les villes du nord des Etats-Unis connaissent de grandes difficultés économiques et sociales. L’invasion du Cambodge annoncée fin avril par le président Nixon nécessite l’envoi de nombreuses troupes supplémentaires dans le sud Est asiatique. Dans deux universités, les militaires appelés en renfort pour maitriser des manifestations tirent sur les étudiants, faisant plusieurs morts. En réponse à ces violences, 450 universités connaissent des grèves dès début mai. Une vingtaine de bâtiments militaires proches des universités sont incendiés où endommagés par des bombes.

C’est dans ce contexte tendu que se tiennent lesdits Procès de New Haven: en 1969, un membre des Blacks Panthers, soupçonné d’informer le FBI, est enlevé par des membres du groupe, emmené dans ses quartiers d’Orchard Street, torturé, assassiné puis jeté dans une rivière. Les deux assassins négocient avec la justice, et l’un d’eux accuse le chef des Panthers, Bobby Seale, d’avoir ordonné le crime. Il serait passé au quartier général des Panthers à New Haven après avoir parlé à Yale le 19 mai de l’année précédente.

En tout, neuf personnes sont accusées. Dès le processus de formation du jury (qui durera un mois), les militants Blacks Panthers et leurs sympathisants arrivent en nombre à New Haven, qui devient le point de ralliement de la nouvelle gauche américaine et connaitra des manifestations de dizaines de milliers de personnes.

Les Blacks Panthers, inspirés par l’activiste Malcolm X (assassiné en 1965), ont un historique déjà chargé de violence. Le FBI, lui, sous la direction de Hoover, leur mène une guerre d’usure, notamment par l’intermédiaire du programme Cointelpro, un agenda illégal qui vise à infiltrer, démanteler, perturber, discréditer les organisations politiques et leurs membres et qui enfantera, finalement le Watergate. (« C’est le monde que Hoover nous a laissé », disait récemment au Daily Show Tim Weiner, l’auteur d’une Histoire du FBI qui vient de paraître).

Les militants sont accueillis par les organisations locales. Avec les Black Panthers et leurs soutiens (Jean Genet, ou encore Abbie Hoffman, un anarchiste qui a fait partie des Chicago Eights, arrêtés suite aux émeutes lors de la convention démocrate de 68, et les Weathermen, des militants extrémistes qui veulent renverser le gouvernement), arrivent en ville de nombreuses armes et des explosifs. . « Le niveau de chaos est bien supérieur à celui dont vous avez l’habitude », explique 40 ans plus tard à ses étudiants le professeur d’Histoire Jonathan Holloway qui donne son cours à 100 mètres de là. « La ville craint que l’agitation dégénère en émeutes raciales ».

Kingman Brewster, le Président de Yale, fait alors quelque chose que personne n’attendait: il ouvre les portes de l’université aux manifestants. Il déclarera par la suite douter qu’aucun militant révolutionnaire noir n’ait une chance de connaitre un procès équitable aux Etats-Unis, déclaration qui fit scandale.

Le premier procès, celui de l’un des tueurs qui plaide non coupable (car il risque la peine capitale), est le premier à se tenir aux USA sous la protection d’un détecteur de métaux. Chez les Black Panthers et leurs soutiens, on craint que l’accusé soit mené droit vers la chaise électrique. Mais il est acquitté des plus lourdes charges et condamné à 12 ans de prison. Ses coaccusés feront quatre ans. La défense reconnait « Le jury était équitable, la cour était équitable, et dans ce cas, un révolutionnaire noir a connu un procès équitable ». Quant à Bobby Seale, il comparait avec une coaccusée, qui aurait été présente dans l’appartement et participé à la torture de la victime. Le jury ne parvient pas à une conclusion unanime et, le 25 mai 1971, les charges sont levées. La militante est liberée, tandis que Bobby Seale, qui purge une peine dans l’affaire de Chicago, sortira peu après. En 1971, un groupe de militants cambriolent le FBI et permet la découverte du programme Cointelpro. « Ni le FBI, ni les Blacks Panthers ne voient leur réputation grandie lors de cette affaire », note le Time.

A voir:

A lire:

En 2012:

Les tensions raciales ne sont pas partout apaisée, et réapparaissent périodiquement à la une de l’actualité. ça a été le cas ces dernières semaines avec la mort de Treyvon Martin, un jeune noir non armé tué le 26 février 2012 à Sanford, Floride, par un milicien de quartier volontaire. Celui-ci a, dans un premier temps, échappé à une arrestation. En effet, il a invoqué une loi de Floride (qui existe dans de nombreux Etats) dite « Stand Your Ground », un droit d’utiliser la force quant on se pense menacé. Un permis de tuer, invoquent ses détracteurs. Le fait que le tireur puisse s’en sortir sans procès a soulevé l’indignation dans tout le pays. Mercredi 11 avril cependant, le tireur a été arrêté et inculpé. Il plaide non coupable et un procès aura peut-être lieu.

*Le Green est, tout l’été, le théâtre d’activités culturelles. Au mois de juin, le festival international Arts&Ideas compte de nombreux concerts et des conférences. Pendant l’été, des films sont diffusés gratuitement. L’été dernier, Retour vers le futur, et sinon, Némo.
 
Photos: New Haven Green, janvier et avril 2012, loé
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