#malarkey [məˈlärkē]


Jeudi 11 octobre, 20:58, 40ème rue ouest à Manhattan. Adossés à l’immense tour métallique du New York Times, les anciens locaux du New York Herald Tribune abritent l’école de journalisme de la City University of New York. Au sortir d’un séminaire, je m’arrête au troisième étage: la newsroom.

Une trentaine de jeunes gens alignés finissent leur sub devant leurs MacBook. Une quinzaine d’écrans  muraux diffusent l’image d’Anderson Cooper dont le mouvement de sourcils suffit à traduire la gravité du moment: le débat vice-présidentiel est sur le point de commencer, en live, sur CNN.

Quand le débat commence, on pourrait croire que les étudiants ont décidé de suivre la consigne donnée au public de ne pas se manifester. On parle peu, attendant le moment. Un de ces moments où l’alligator gogeant depuis des heures devant la caméra de National Geographic se décide à donner un coup de machoire pour déchiqueter l’aigrette naïvement lascive dans sa vase. Un moment comme ce « Senator, you’re no Jack Kennedy« .

Paul Ryan ne se départit pas de son sourire caractéristique. Celui qu’il a aussi sur les photos que TIME a sorti juste avant le débat, le montrant en train de soulever des poids pendant son exercice quotidien. Joe Biden, lui, montre les dents. Très dur, il gesticule beaucoup, rigole et interrompt son adversaire très souvent, parfois pour se moquer. « Alors maintenant vous êtes Jack Kennedy? Amazing ».

A un moment, Joe Biden dit « malarkey« : « With all due respect, that’s a bunch of malarkey ». Des étudiants se marrent, quelqu’un dit « What? » et moi je tourne les talons.

Le temps d’arriver à Grand Central pour prendre le train, malarkey est devenu trendy. Des gens marchent vers les quais avec leur iPhone sur Youtube et lève les yeux au plafond en soupirant #malarkeyhhhh . Twitter n’en a plus que pour ce mot de slang qu’apparemment on ne voit plus beaucoup, et qui signifie sottise ou propos vide de sens. Il serait apparu dans les années 1930 mais ne serait plus usité depuis des décennies. Un peu comme si NKM et Cecile Dufflot débattaient à coup de « sornettes » et de « billevesées ». Les explications abondent:

« Je suis convaincu que l’essentiel de la préparation au débat de Joe Biden consistait à remplacer les jurons qu’il profère à la maison par des termes plus convenables », explique ce twittos. Une bonne explication étant donné que Joe Biden est connu pour ne pas garder sa langue dans sa poche. Paul Ryan ne s’est pas gêné de le rappeler: « Le Vice-Président sait très bien que parfois les mots ne sortent pas de sa bouche dans le bon sens ».

Cette fois-ci, l’expression semble avoir fait mouche. De manière générale elle donne une impression de sympathie à quelqu’un qui d’habitude n’en manque pas, mais qui a été très agressif avec Paul Ryan, jusqu’à empêcher certaines réponses en l’interrompant. Une réaction évidente à la manière civile (et ratée) avec laquelle Barack Obama a tenu tête à un Mitt Romney combattif.

Du coup, l’essentiel des médias nationaux considèrent que Joe Biden a emporté la mise, même s’ils reconnaissent à Paul Ryan d’avoir été « bon », « compétent », « professionnel ». Tout le monde s’accorde aussi sur un point: la vraie gagnante de ce débat, c’est la modératrice Martha Raddatz. Tenace, professionnelle, elle ne s’est pas laissé impressionner, elle a posé de bonnes questions, elle n’a pas laissé les candidats sans réponses… Les éloges pleuvent, et contrastent avec la mauvaise humeur provoquée par la modération du premier débat présidentiel. Même Eva Longoria est d’accord:

Reste que « malarkey », c’est assez bien joué. Inattendue, l’expression cristallise la critique centrale des démocrates à l’encontre du duo républicain de cette fin de campagne: ils évitent la substance, promettant à la fois de ne couper dans aucun budget conséquent, de baisser les taxes, et de réduire le déficit, sans dire précisément comment ils comptent s’y prendre. « Arrêtez ces généralités, donnez-moi une politique, une mesure », s’est emporté Joe Biden hier soir.  Du vent, du vide, de la magie: le manque de précisions auxquelles s’agripper a posé bien des problèmes à l’équipe sortante. Ils avaient besoin de définir la campagne adverses, voilà qui est fait.

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