Campagne sur le Net – II. La vie privée au service des candidats


Jaume Plensa

Oeuvre de Jaume Plensa – Massachusetts Institute of Technology, Cambridge, MA. © 2012 loé

« Dans les semaines avant l’élection, des millions de votants vont recevoir des appels de personnes ayant une connaissance étonnamment détaillée de leur vie. Ces amis, amis d’amis ou collègues perdus de vue depuis des années s’identifieront comme volontaires pour une campagne ou pour un groupe politique indépendant. Leurs appels seront guidés par des scénarios précis préparés par des spécialistes (ou des ordinateurs), ayant eu préalablement accès à des informations permettant de savoir si le destinataire a visité des sites pornographiques, a fait l’objet d’une saisie immobilière, préfère une bière plutôt qu’une autre, a des amis gay ou fait d’importantes dépenses en vacances ». The New York Times, 13 octobre 2012. 

Si vous avez déjà pris part à une campagne politique ou caritative, on vous a sûrement déjà demandé de faire appel à vos voisins, collègues, amis ou à votre famille pour grossir les rangs de la cause ou remplir les caisses. Et il y une raison à cet usage universel de la proximité: ça fonctionne.

Ajouter à cette bonne vieille recette l’équivalent politique de la cuisine moléculaire:  c’est ce que font de nouveaux praticiens de la « netpolitique » comme Harper Reed, Chief Technology Officer de Obama for America. Découvrez son portrait dans Mother Jones. Ses applications et ses bases de données constituent un gigantesque aspirateur qui pompe à l’échelle nationale les informations qui permettent au candidat de se donner, littéralement, les moyens de convaincre. Est-ce que ça fonctionne?

Les laboratoires de la victoire: argent, réseaux sociaux et science.

Oui, ça fonctionne. Des millions de dollars sont investis par les candidats pour le seul but de connaître très précisément leurs électeurs et donateurs potentiels. Les deux campagnes ont juré au New York Times de se tenir aux standards les plus élevés de l’industrie en matière de protection des données personnelles. Le pire serait qu’elles disent vrai.

Un ouvrage récemment paru fait l’histoire de ces nouvelles pratiques: The Victory Lab – The secret science of winning campaigns, par Sasha Issenberg, dévoile les pratiques scientifiques qui sont à l’origine de la forme nouvelle des campagnes politiques. Ce journaliste décrit pour la première fois pour le grand public une évolution discrète, mais fondamentale.

De tâtonnements basés essentiellement sur les sondages d’opinion et les théories du choix rationnel (l’électeur est un consommateur comme les autres), la science des campagnes électorales a évolué dans la direction des sciences comportementales, et se basent désormais sur des protocoles plus proches de ce que fait l’industrie pharmaceutique pour tester de nouveaux médicaments: études randomisées, analyses statistiques, etc. Les campagnes ne se contentent plus de convaincre: elles ont aussi pour objectif de comprendre ce qui va concrètement amener les électeurs à sortir de chez eux pour voter, en analysant l’emploi du temps, l’environnement social et les habitudes des citoyens à une échelle et une précision jamais atteinte jusque-là.

Regardez l’interview de l’auteur par NewsHour, l’émission de la chaîne publique PBS:

Watch Sasha Issenberg on ‘Winning Campaigns’ on PBS. See more from PBS NewsHour.

Son ouvrage absolument captivant décrit, dans l’un des chapitres, comment un chercheur de l’université Yale, Don Green, constate l’échec de sa discipline à expliquer le phénomène électoral.

Passionné par la création de jeux de plateau, il a l’idée, en regardant jouer ses enfants dans sa maison de New Haven, de ce qui deviendra Octi. Un jeu de stratégie comparable à des échecs dont les pièces ne seraient au départ que des pions qu’on peut améliorer, en choisissant à chaque tour soit d’avancer soit de construire ses pions. Les observations qu’il tire en observant les gens jouer à Octi (une incapacité avérée à envisager toutes les options pour choisir la meilleure d’entre elles comme le présupposent les théories du choix rationnel) le lancent sur la voie de ce qui deviendra un ouvrage coécrit avec son collègue Ian Shapiro (Pathologies of rationnal choice theories, 1996). Cet ouvrage contribuera à réorienter fondamentalement la recherche en sciences politiques au sujet du vote, donnant une impulsion nouvelle à l’expérimentation.

Avec un autre chercheur de Yale, Alan Gerber (fraichement débarqué du MIT avec un diplôme en économie), Don Green retrace l’histoire de l’expérimentation dans des domaines comme l’agriculture ou la médecine et se lance un nouveau défi: celui d’expliquer pourquoi un électeur choisit de voter avec la même autorité que les médecins sont capables d’expliquer l’utilité des soins qu’ils prodiguent. L’auteur de Victory Lab décrit comment les deux chercheurs vont alors se lancer dans des pratiques inédites d’étude de l’impact des techniques d’approches des électeurs (publicité radio, prospectus, contacts directs, etc.) et comment ces connaissances nouvelles vont servir à des appareils politiques.

Il est intéressant de noter, d’ailleurs, que cet échange semble d’autant plus rapide que chercheurs et praticiens font parties de deux univers bien plus interconnectés qu’ils ne semblent l’être en Europe.

La récolte massive de données personnelles, l’argent « anonyme » disponible en grande quantité grâce aux SuperPACs et la nouvelle science politique des années 2000 constituent trois facteurs qui feront peut-être de cette élection un tournant historique.

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