Vrai ou faux? It’s the economy, stupid


The American Dream, Boston – © 2012 – Luc-Olivier Erard

« The economy, stupid ». L’expression vient de James Carville. Célèbre consultant démocrate et commentateur politique (il apparaît sur CNN avec sa femme, la consultante et commentatrice républicaine Mary Matalin), il s’en est servi pour faire gagner Clinton contre Bush’41 en 1992.

Désormais, cette formule symbolise l’importance capitale de l’économie dans la campagne présidentielle américaine. Les sondages le disent, lorsque les Américains sont priés de donner leurs préoccupations ou de classer des problèmes par ordre d’importance, ils mettent toujours l’économie en premier.

La mauvaise situation économique est largement considérée comme une cause majeure dans l’échec des deux derniers présidents à ne pas avoir été réélus: George H.W. Bush et Jimmy Carter. Tous deux ont connu à la fin de leur mandat des taux de chômage supérieurs à 7%.

Au début de 2012, et pratiquement jusqu’aux débats présidentiels d’octobre, Barack Obama s’est maintenu assez largement en tête de tous les sondages malgré un taux de chômage approchant les 9% (nos cartes). Mitt Romney a sans doute payé cette relative surprise: Barack Obama ne souffrait apparemment pas de son échec sur le front du chômage, ce qui est apparu très largement paradoxal aux yeux des commentateurs. Un paradoxe expliqué bien souvent par la faiblesse de la candidature de Mitt Romney, d’autant plus facilement qu’il a survécu aux primaires plutôt laborieusement.

Vous diriez quoi, vous?

Mais écrire que l’économie est la clé de l’élection, c’est devenu un cliché. Pendant des mois, alors que la campagne n’avait pas vraiment commencé, les grandes chaînes de news jouaient les chauffeurs de salle à coup de sondages, dans toutes les variations possibles de la question: « Quel est le problème le plus important de l’Amérique/de l’élection? ».

Le chômage, la santé, l’éducation, les déficits publics, la législation fiscale? Tous ces problèmes arrivent dans le peloton de tête. Mais ces thèmes ont une composante économique, et ils sont très marqués politiquement. Du coup, si vous voulez vous placer au dessus de la mêlée, ou au centre, ou comme indécis, ou ne pas donner votre orientation politique, la réponse que vous donnerez en premier, c’est l’économie. Tous les chemins mènent à Rome.

Beaucoup de commentateurs se sont peut-être pris de facilité pour ce jeu-là: il suffirait de regarder les fondamentaux de l’économie pour connaitre l’issue de l’élection. Qu’ils soient bons, et le président en charge en récoltera le bénéfice. Qu’ils soient mauvais, et le « challenger » pourra tabler sur l’envie de changement. Mais le diagnostic n’est pas simple, et comme le remarque cette commentatrice, il dépend des chiffres que vous regardez. La remarque de James Carville a été formulée dans un temps où le Dow Jones était un indicateur jouissant d’un statut et d’un intérêt qu’il a perdu.

Géographie en rouge et bleu 

Laissons de côté la rationalité du choix qui est présenté en matière économique: comme partout dans le monde, mais sans doute de manière exacerbée par la structure bi-partisane, le vote est très marqué géographiquement. Dans ce passionnant article du New York Times, le professeur de psychologie de Harvard Steven Pinker* explique pourquoi la carte électorale ressemblera fortement à ce qu’elle a été depuis des décennies, rouge sur une partie du pays, et bleue sur une autre, avec des variations relativement faibles. Surtout, il explique aussi pourquoi des questions qui paraissent très éloignées les unes des autres (chômage, contraception, contrôle des armes, protection de l’environnement) départagent les électeurs selon les mêmes lignes de front: si vous croisez un républicain du Dakota du Nord qui se dit contre le contrôle des armes à feu, vous pouvez supposer sa position sur la protection de l’environnement avec assez peu de chances de vous tromper.

Deuxième facteur de continuité du comportement électoral: l’appartenance ethnique: Barack Obama a obtenu une victoire historique en remportant des Etats qui n’avaient plus voté démocrate (à la présidentielle) depuis des lustres, comme l’Indiana. Cependant, il a reçu globalement une part minoritaire du vote des hommes blancs. Les minorités, noirs et hispaniques, ont voté très majoritairement pour lui. Cette fois encore, ces deux groupes seront décisifs, car il a encore perdu du terrain auprès de la population blanche masculine, comme le révèle le Post.

Pour autant, ni la géographie politique ni la composition raciale de la population ni aucune donnée sociologique ne permettent d’affirmer avec certitude le comportement des électeurs et partant, l’issue de l’élection (d’autant qu’il ne suffit pas d’avoir une opinion, encore faut-il l’exprimer en s’enregistrant puis en allant voter).

Dès lors, conclure que l’économie, comme une thématique unique, est une clé de l’élection est plutôt hasardeux. De même que l’est celui du taux de chômage (cette dernière donnée plus ou moins objective et le concept vague de « l’économie » étant le plus souvent indistinctement utilisés).

A la sortie des derniers chiffres sur la croissance (de 2% annuels lors du dernier trimestre), NPR constatait que ça n’allait aider aucun des candidats. Dans les Etats dans lesquels la situation a beaucoup évolué, comme en Virginie par exemple, il est en outre difficile de savoir à qui le mérite en sera attribué: au Président démocrate? Au Parlement local? Au gouverneur, républicain le cas échéant? Cette donnée est tellement incertaine que les Gouverneurs républicains freinaient parfois le tableau très sombre que Mitt Romney peignait au début de sa campagne: ils avaient peur de ne pas être réélus si leurs électeurs n’apportaient pas suffisamment de crédit à l’amélioration de la situation économique dans leur propre Etat.

La situation économique est donc un indicateur intéressant, mais de loin insuffisant pour comprendre l’issue de l’élection, sans parler de la prévoir, ce qui n’a qu’un intérêt relatif à mes yeux, vous l’avez compris.

Les efforts de Mitt Romney pour concentrer la campagne sur les questions économiques permettaient d’en faire un référendum sur la présidence Obama, et d’éviter une confrontation avec la part conservatrice du parti républicain: ses positions en matière d’avortement, de mariage homosexuel, et même de couverture maladie universelle sont problématiques à cet égard: il a le plus grand mal à ne pas apparaître trop libéral.

A lire également: 

  • Comment l’Amérique a changé: une présentation du Pew Research Institute sur l’évolution de l’électorat, des problèmes et des modalités de campagne. Cette recherche montre une Amérique plus divisée que jamais. C’est non seulement vrai sur le plan des politiques proposées, mais du point de vue de la répartition de l’électorat.
  • Evolution de la situation économique (début 2012), par le département du trésor.
  • L’éditorial du New York Times en faveur de la réélection du président commence par le mot…Economie. Une large part du texte y est consacrée. Mais le quotidien dresse aussi un bilan positif de son actions en Affaires étrangères, de même que du point de vue des droits civils.
  • The Agenda, par le New York Times: le journal fait le tour des enjeux du choix entre Barack Obama et Mitt Romney.

*auteur de The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined.

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