Pourquoi Mitt Romney a-t-il perdu?


L’état de l’économie est le facteur le plus souvent cité par les électeurs pour justifier leur choix. La majorité des électeurs pensent que la situation économique est mauvaise et que le pays va dans la mauvaise direction. Les sondages d’opinion ont montré de manière répétée que sur la question économique, les Américains étaient plus nombreux à faire confiance au patron Mitt Romney qu’à l’intello Obama. Le taux de chômage étant resté élevé jusqu’en fin de campagne, cet élément pouvait en lui-même condamner le président sortant. (#carter, #bush)

C’était ça, l’histoire de la campagne 2012. The narrative, comme on dit ici. Elle a servi de toile de fond sur laquelle sont venus s’accrocher les contingences locales et les drames du moment: l’ouragan Sandy, les débats, Occupy Wall Street, l’attentat de Benghazi, you name it. Cette toile de fond a dominé le discours sur la campagne. Mitt Romney aurait donc du gagner, et Barack Obama perdre.

L’approche hyperdominante d’une campagne présidentielle par les médias américains, c’est le storytelling. Il y a des tas d’avantages à aborder l’explication des faits sociaux, l’actualité politique, sous forme d’histoire. J’ai vraiment profité de l’observation de cette campagne pour voir à quel point cette pratique peut être bénéfique au traitement de l’actualité (alors que cette expression reste un gros mot pour beaucoup d’observateurs des médias européens).  Mais il y a deux caractéristiques qui posent problème:

  • La simplification. Les sondages d’opinion listent régulièrement les préoccupations des Américains, ce qui guide leurs choix de vie ou alimente leurs conversations. Mais la dramatisation de l’information conduit à accorder comme dans n’importe quelle course de vélo, l’essentiel de l’attention au maillot jaune. (Je parle ici de simplifier une trame narrative, et absolument pas de simplifier le traitement des faits, qui s’appuie, dans les grands médias américains, sur des moyens d’enquête, d’analyse, d’illustration et de collecte de données sans commune mesure avec une bonne partie de la presse mondiale).
  • L’événement bénéficie d’une attention surdimensionnée. On parle souvent des quelques trains qui arrivent en retard, et moins de l’essentiel des trains qui arrivent selon l’horaire. Il ne faut pas entendre cette critique comme celle de privilégier les mauvaises nouvelles aux bonnes, comme on le croit parfois, mais de privilégier le changement par rapport à la permanence. That’s the news.

Dans l’océan de textes qui viennent d’être écrits à propos de la défaite de Mitt Romney, les explications relatives à la stratégie de campagne dominent: Mitt Romney n’a pas expliqué la politique qu’il entendait mener. Il a souvent axé ses discours sur des principes plutôt que sur des mesures, et généralement refusé de répondre aux questions qui portaient précisément sur ces mesures. Toute une frange de commentateurs conservateurs estiment eux que Mitt Romney s’est montré trop modéré.

Une deuxième catégorie d’explications touchent aux politiques elles-même: une politique d’immigration très restrictive qui rend le parti infréquentable notamment pour les latinos, une politique à l’égard de la contraception et de l’avortement qui a entraîné des classeurs entiers de femmes à aller voir dans un autre parti si elles y étaient.

Enfin, une troisième catégorie d’explications a trait à la géographie et à la démographie. Les zones urbaines voient leur poids politique augmenter, et on y vote plus démocrate que dans le reste du pays. Les minorités, notamment Hispaniques et Afroaméricains, voient leur poids démographique augmenter elles aussi. On compte en leur sein une majorité d’électeurs démocrates. De très loin. Enfin, les républicains ont une tendance à être plus vieux, en moyenne, que les démocrates. Et donc, ils meurent.

Il serait faux d’en déduire qu’un boulevard s’ouvre naturellement pour les démocrates. Ce serait vrai que si le parti républicain s’ancre durablement à l’extrême droite. Rien ne dit que le parti ne changera pas d’orrientation, au moins partiellement. Barack Obama leur a prédit une guerre interne, et ce sera surement vrai dès que Rush Limbaugh aura retrouvé ses esprits. (Un vaste transfert d’électeurs d’un parti à l’autre, ça s’est déjà vu: je vous invite encore une fois à regarder l’infographie du New York Times (Le swing des Etats) que vous retrouverez en fouillant dans ma petite boîte à outils du 6 novembre).

Epilogue

La stratégie de campagne de Mitt Romney reposait largement sur le fait de profiter de son CV de successfull businessman pour centrer sa critique de Barack Obama sur sa politique économique. Ce qui collait assez bien à cette narrative médiatique, version 2012, que je décrivais en début d’article: l’économie est importante, l’économie va mal, Mitt Romney sait ce qu’il faut faire, Barack Obama ne sait pas.

Malheureusement pour Mitt Romney, dans les médias il n’y a pas que des news. Les sondages, que j’ai parfois regardé avec une certaine perplexité, contrebalancent quelque peu la préférence du traitement de l’info pour le neuf, le mouvement, le changement. Désormais, les spécialistes des sondages comme Nate Silver peuvent agréger de grandes quantités de données à un rythme très rapide. Et ils y ont décelé tout à la fois les soubresauts de l’opinion et la « lenteur » des dynamiques sociales. Les sondages bougaient, mais les chances de Mitt Romney de gagner restaient maigres. Nate Silver l’a dit, et s’est fait incendier plusieurs jours pour cette prédiction, mais il avait raison: Mitt Romney a certes réussi son premier débat, mais ça n’a pas changé radicalement l’opinion qu’en avaient les Latinos, les Afroaméricains, les femmes, les vieux. Dans le contexte ou, en plus, le vote est indirect, les lignes n’ont pas beaucoup bougé.

Mitt Romney a perdu parce qu’il s’est adressé à une part trop réduite de l’électorat. Je laisse donc le dernier mot à Andy Borowitz, satiriste du New Yorker:

« No man has ever been elected president after telling half the country to go fuck themselves. »

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